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« Big pharma » et logiques financières, MICHEL RÉGENT SANDRINE CARISTAN ANNE RIVIÈRE

L’industrie pharmaceutique, deuxième industrie mondiale par son chiffre d’affaires, est confrontée à des rendements d’innovation décroissants. Elle impose des choix drastiques de réduction de sa recherche mondiale pour maintenir une des profitabilités les plus élevées au monde : l’exemple de Sanofi. 

LE MÉDICAMENT: UN « MARCHÉ » À PART

Des règles précises encadrent les activités des industriels du médicament. Ils doivent négocier le prix de leurs produits avec les pouvoirs publics et les tiers payants. Ce n’est pas un marché comme les autres : coûts de recherche très élevés, coût de production souvent très faible – ce que le développement des génériques a rendu criant –, mécanismes de fixation de prix opaques.
La demande solvable se trouve dans les pays développés et les besoins de santé mondiaux sont immenses ; d’où la fortune des laboratoires, attirant des actionnaires, tel l’Oréal chez Sanofi. Un parfum de scandale aux États-Unis émane du secteur, avec des drames sanitaires répétés. En France, l’affaire du Mediator en est juste un exemple. Les causes sont systémiques : les essais cliniques sont longs, élaborés et financés par l’industrie pressée d’avoir des résultats positifs, prenant le moins de risque possible et taisant les échecs, non soumis à publication. Face à notre ignorance encore grande en biologie, ils freinent les possibilités de découvertes.
On travaille plutôt sur ce qui est déjà connu, lançant de « nouveaux » médicaments à grand renfort de lobbying et de frais de communication plus importants que ceux de la recherche 
et développement (R&D). Des maladies graves restent sans traitement efficace, tandis que certains produits, reconditionnés, pompent les fonds des assurés sociaux. On élargit les domaines de prescription en créant des syndromes appropriés au développement des ventes, on invente des risques de santé publique... L’importancedesfondspublics drainés et du droit à la santé, d’essence constitutionnelle et supérieure au droit commercial, autorise les citoyens et les salariés à promouvoir l’urgence d’autres critères pour l’exercice de cette activité au service de tous. 

UN MODÈLE OBSOLÈTE ET RUINEUX

Cette industrie déploie des stratégies n’entamant pas les dividendes ; elle réduit en revanche sans cesse les coûts de production, quitte à ne pas produire assez (100 ruptures de stock en 2013). Elle soumet la recherche à ses propres critères, la restreignant et la mutilant en interne, tout en captant, en plus, la recherche publique. Le système des brevets lui a assuré des quasimonopoles pour ses blockbusters (médicament-vedettes synonymes de milliards de bénéfices), censés correspondre aux investissements réalisés.
Les brevets se terminent et les génériques s’imposent, même si certains aspects de leur production posent problème (contrôle des matières premières, notamment). Le recours aux génériques n’est pas un but en soi. La question doit être celle de l’accès aux médicaments de qualité pour tous les patients, en France et dans le monde. Les facteurs temps et prix bloquent la création de valeur pour l’actionnaire. Le temps de l’actionnaire n’est pas celui du chercheur ni celui du malade. 

Le boom des biotechnologies, très rentables, vient à point : en intégrant ou en parrainant les start-up, des produits tout prêts pour nourrir les profits actionnariaux sont récupérés (et l’on songe à l’exemple du rachat par Sanofi de Genzyme : 20 milliards de dollars). La vente libre au public est également source de profits, alors que la distribution de médicaments est aussi un enjeu de santé publique. 

Les « Big Pharma » en sont venues à coopérer au sein de TransCelerate BioPharma Inc. – aux États-Unis – pour conjuguer leurs moyens, le temps de faire de réelles découvertes pour relancer leur profitabilité et se partager ensuite les parts de marché. 

PLANIFICATION D’UN GÂCHIS 

Sanofi est issu du pétrole (Elf ) et de nombreuses fusions. Son palmarès fait tourner la tête : première entreprise pharmaceutique française (un tiers du potentiel national) et européenne, première mondiale pour les vaccins (Sanofi-Pasteur), 23 000 emplois en France, 47 sites intégrés. 

En 2008, le « pipeline » (molécules en développement) vide, les tombées de brevets et l’arrivée des génériques portent le financier germano-canadien Chris Viehbacher à la tête de Sanofi. Il déploie un premier plan de restructuration, Transforming 1 : 20 % des emplois détruits, retrait d’axes de recherche thérapeutique – l’oncologie à Montpellier –, et économie de 2 milliards d’euros. 5 000 emplois hautement qualifiés sont supprimés, s’appuyant sur la loi dite de « sécurisation de l’emploi ». Cela génère 7 à 9 milliards de bénéfices par an pour les actionnaires. Depuis 2008, les dividendes ont augmenté de 133 % et l’action est passée de 1,2 à 2,8 . En plus du reste, 50 % des bénéfices sont reversés aux actionnaires. 

HARO SUR LA RECHERCHE INTERNE

En juillet 2012, nouveau « plan de réorganisation et d’adaptation 2012-2015 » : 700 suppressions de postes ; 1 500 mutations contraintes ; désengagement à Toulouse ; arrêt total du volet recherche à Montpellier ; regroupement d’équipes à Lyon et Paris. Rappelons-le : 8 % du chiffre d’affaires est réalisé en France par 30 % des salariés. Le taux deprofit–prèsde26%–est constant depuis 2008. La productivité industrielle a été multipliée par deux en dix ans, les aides publiques à Sanofi sont constantes. 

En 2013, pendant que Sanofi tue des emplois pour les actionnaires, 11 millions d’euros ont été perçus par l’entreprise au titre du CICE, censé soutenir l’emploi, et 126 millions d’euros au titre du CIR (crédit d’impôt recherche). Cynisme : la part du chiffre d’affaires consacrée à la R&D est passée sous la barre des 14 %, soit l’une des plus faibles au monde. Au Parlement, le rapport de la commission d’enquête présenté par Mme la sénatrice Gonthier-Maurin (PCF) sur l’usage de ces niches fiscales a été mis au placard : il ne sera pas publié. 

La difficulté, réelle, pour toutes les Big Pharma, est de trouver de nouvelles molécules utiles et d’en assumer les risques sur la durée nécessaire entre sept et dix ans – puis d’assurer leurs mises sur le marché d’un côté et la pharmaco-vigilance de l’autre, et ce durant vingt ans. « Ce qui sera trouvé en France, sera produit en France », selon une déclaration perverse d’un directeur déniant les atteintes à la recherche et à l’ensemble des sites de production, euxmêmes laminés. 

PLANS DE LICENCIEMENTS ET FERMETURES EN CASCADE 

Ratifié par des syndicats minoritaires, le plan de « sauvegarde » de l’emploi est validé par la Direccte de l’Essonne. 

Grâce à leur ténacité, les salariés avaient fait annuler ce plan illicite le 30 septembre 2014. Malheureusement, le ministère du Travail a soutenu en justice le plan de départs volontaires et les licenciements pour motif économique, se soumettant ainsi à un vaste chantage à l’emploi. Aux côtés de la direction et de syndicats « partenaires », il entame en décembre 2014 un recours devant le Conseil d’État pour d’autres suppressions massives. 

En dépit de l’annulation judiciaire du plan pour la recherche, Sanofi poursuit la restructuration. Plus de 800 salariés partent, « volontairement », avant même la fin de la procédure. L’hémorragie de départs dépasse les prévisions ! La recherche de Sanofi en France est désorganisée, les équipes désorientées. En 2014, Phœnix, nouveau plan de restructuration : vente d’environ 200 produits dits « matures », réduction de l’empreinte production et des surcapacités en France, libération du cash, cession de quatre sites en France en quatre ans (Compiègne, Marly-la-Ville, Amilly, Quetigny) et de deux sites en Espagne. 2 600 personnes sont concernées. Sanofi dément d’abord ; mais, en septembre 2014 et après huit semaines de grève, elle cède le site de Quetigny, puis celui de Toulouse en décembre. 

BESOINS DES PATIENTS : QUELLES RÉPONSES ?

Plus de 50 % des maladies n’ont pas de thérapie adaptée. En 2004, l’OMS établit une liste de besoins thérapeutiques mondiaux non satisfaits (Alzheimer plus 17 maladies prioritaires) : c’est un rappel à l’ordre. Sanofi communique à grands budgets, mais ne convainc pas en interne. 

L’existence du virus Ebola était connue dès 1976, mais ce n’est qu’en novembre 2014, lorsque la barre des 5 000 décès a été franchie, que Sanofi a annoncé la création d’un groupe de travail pour réfléchir sur les moyens de « contenir » l’épidémie et sans qu’aucune ressource pour développer d’urgence un vaccin ne soit débloquée.
En Afrique, 200 000 personnes par an meurent en prenant de faux médicaments contre le paludisme. La question des prix et des marges bénéficiaires est posée en termes scandaleux, intégrant dans son calcul le manque à gagner théorique des sommes investies en recherche, comme si elles avaient été placées en Bourse !
Il ne reste plus qu’un seul site producteur de vaccins contre la rougeole, en cas de besoin en Inde. 

LE POINT DE VUE DES SALARIÉS

Les salariés de Sanofi mènent une longue lutte, exemplaire, tous azimuts. Un collectif interpelle et alerte sur les dangers sanitaires et sociaux des choix imposés ; il propose une conception du médicament soucieuse de critères d’efficacité et de recherche axés sur l’intérêt des patients. Ses membres ont, de la recherche à la production, des compétences fortes et reconnues pour élaborer et mener à bien des solutions. Ils luttent contre les plans sociaux destructeurs d’avenir pour la jeunesse, alors que plus de 30 % du potentiel de R&D, financé par la collectivité, est supprimé. Ils proposent des mesures urgentes :
– contrôle des fonds publics octroyés au titre des CICE et CIR, et affectation à la recherche publique, pour des programmes scientifiques clairement positionnés, d’utilité publique ; 

– opposition des pouvoirs publics, en toutes circonstances, aux suppressions d’emplois décidées par la direction et fin du soutien en justice des plans de restructuration ; 

– abrogation de la loi dite « de sécurisation de l’emploi » ;
– adoption rapide d’une loi interdisant les suppressions d’emplois pour les entreprises bénéficiaires et les licenciements boursiers. 

Cette industrie stratégique et d’avenir ne peut plus être pilotée par les intérêts financiers d’une minorité. Reste à bâtir les formes nouvelles d’une maîtrise publique et sociale efficace. Producteurs, chercheurs, médecins, patients, hospitaliers doivent s’allier, s’appuyant sur une Sécurité sociale rénovée et garantissant l’accès aux soins de tous. 

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