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Rebâtir une politique industrielle au service de la nation, Martine Carteau Daugay

Dans une tribune publiée par le Monde du 24 avril 2015, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, énonce sa vision de l’avenir industriel du pays pour « retrouver l’esprit du capitalisme industriel ». Sa vision repose sur deux axes : un développement du numérique pour l’industrie et une gouvernance industrielle renouvelée. Derrière le discours, c’est une logique de financiarisation basée sur un capitalisme patrimonial qui se dessine. 

Chaque mois, la publication des chiffres du chômage montre une hausse significative du nombre de demandeurs d’emploi. Les personnes exclues de l’emploi sont toujours plus nombreuses. Malgré les prémisses d’une reprise économique annoncées par l’INSEE, les destructions d’emplois sont toujours significatives dans notre pays. Les divers plans de relance industrielle qui se sont succédé durant les vingt dernières années n’ont pas réussi à préserver les emplois dans le tissu industriel. Cette actualité industrielle oblige à relativiser les discours gouvernementaux de relance industrielle.
En 2013, après quatre décennies de régression industrielle, Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, avait présenté 34 plans censés inverser la tendance, dont celui intitulé Usine du futur, avec une promesse de création de 480 000 emplois sur dix ans – ce qui déjà n’était pas d’une ambition folle. Emmanuel Macron a annoncé vouloir retailler ces 34 projets pour n’en garder qu’une dizaine en opérant des regroupements. Parmi ces plans, Usine du futur, qui a été rebaptisé Industrie du futur, apparaît comme un pilier du dispositif, car concernant l’ensemble des branches industrielles. Il s’inspire du plan allemand Industrie 4.0, lequel bénéficie, lui, d’un investissement de 11 milliards d’euros alors que l’Allemagne n’a pas connu de décrochage comme la France (voir chiffres tableau ci-dessous). 

L’objectif est une réorganisation complète du système productif via le numérique, à travers une convergence entre systèmes de production et TIC (technologies de l’information et de la communication) et la construction de systèmes de production cyber-physique où les automates « dialoguent » entre eux grâce à une mise en réseau. Une cinquantaine de projets pilotes ont été décidés, et un « Monsieur Numérique » est ou devrait être nommé dans chaque région par le gouvernement. 

UNE INCITATION FINANCIÈRE DE L’ÉTAT POUR MODIFIER LES MODÈLES INDUSTRIELS 

La Banque publique d’investissements (BPI) doit investir 2 milliards sur les 10 prévus, les 8 autres relevant des régions – lesquelles sont déjà mises au régime sec –, des groupes et investisseurs financiers. L’opacité et la non-association des salariés sont la règle et vont s’accentuer avec la décision prise par Emmanuel Macron de modifier la gouvernance du dispositif. Une association regroupant notamment les grosses fédérations patronales (éditeurs de logiciels, secteur de la technologie de production, UIMM, Syntec, CEA, Cetim, ENSAM, Institut MinesTélécom) était en gestation dans la première moitié de 2015. Elle se donne pour rôle d’orienter les aides à l’investissement en proposant aux entreprises des aides dans le choix des technologies et en aidant la BPI dans le traitement des dossiers. 

À l’accompagnement des PME et PMI, au renforcement de la recherche dans six domaines clés et à la création de vitrines technologiques, deux nouveaux axes sont ajoutés à l’industrie du futur : la formation (s’assurer que les cursus de formation prennent bien en compte l’évolution des technologies) et la normalisation internationale. Désormais, donc, l’État organise le pilotage par les plus grosses fédérations patronales des transformations à venir dans l’industrie. 

DES TRANSFORMATIONS DU TRAVAIL ET DE L’EMPLOI PILOTÉES PAR L’ÉTAT

On comprendra que l’enjeu est de taille dans cette transformation de l’industrie avec des suppressions massives d’emplois. En effet, l’intervention des salariés et des populations pourrait se traduire par des gains de productivité dont les salariés profiteraient par le biais des RTT, par un temps de travail hebdomadaire respecté, par le paiement des qualifications, par la formation et par des organisations du travail qui ne soient pas, à la différence de ce que l’on connaît de plus en plus aujourd’hui, enfermantes et pressurisantes des capacités des salariés. 

Il est indispensable que le monde du travail, toutes catégories confondues, acquière à travers ses organisations des moyens de maîtrise de ces évolutions pour nourrir l’intervention politique, tant des salariés que des populations. 

MONTAGES CAPITALISTIQUES ET INDUSTRIE

C’est dans ce contexte que le ministre Emmanuel Macron signe une tribune dans le Monde : « Retrouver l’esprit industriel du capitalisme ». L’objectif est de transformer l’industrie française par une nouvelle démocratie actionnariale. 

À la suite du capitalisme d’État d’après-guerre, la période des années 1990 a été marquée par des privatisations des grands groupes, un désengagement de l’État et la formation de noyaux durs avec participations croisées d’investissements institutionnels. « De la fin des années 1990 à 2008, le désengagement de ces investisseurs pour cause d’une régulation qui pénalise l’investissement en actions n’a pas été remplacé par des actionnaires individuels ni par des systèmes de retraites par capitalisation, d’où un capitalisme naïf de court terme. Il y a donc besoin d’un capitalisme de long terme, la création de valeur actionnariale sur le long terme pouvant retrouver l’intérêt général. » Pour Emmanuel Macron, il n’y aura pas : 

– de réindustrialisation française sans transformation du capitalisme français,

– de renaissance de l’industrie sans financement adéquat, 

– de rebond industriel sans stratégie de long terme.

D’où trois leviers :

– inciter à investir dans les entreprises : il y a eu création du PEAPME, l’assurance-vie a été réformée avec Eurocroissance, un projet de loi est à venir sur l’actionnariat salarié et pour rendre la fiscalité des actionnaires plus encourageante ; 

– mobiliser les investisseurs institutionnels en réorientant les fonds des caisses de retraites vers la détention d’actions françaises : intervention au niveau européen sur Solvenay 2 pour que les assureurs puissent prendre plus d’actions ; 

– pour le long terme, favoriser actionnaires familiaux, salariés, publics, de fonds larges. Exemple : les actionnaires qui conservent leurs actions plus de deux ans ont des droits de vote double. Ainsi, pour Renault, l’État a acquis 5 % d’actions supplémentaires pour constituer la minorité de blocage, actions qu’il revendra en partie lorsqu’elles autoriseront des droits de vote double. Emmanuel Macron conclut en indiquant qu’il s’agit de refaçonner le capitalisme français et, pour cela, de construire un environnement économique et financier propice, retrouver un sens du long terme, financer l’économie réelle et réindustrialiser le pays. 

« Il ne s’agit pas de se couler dans l’économie de marché. L’économie de marché est un rapport de force sur lequel nous avons les moyens d’agir », affirme le ministre. Il s’agit, plus précisément, de mettre sur les marchés financiers beaucoup plus de richesses – celles des retraites, de la protection sociale, l’épargne des Français – pour disputer la guerre économique. 

Le ministre des Finances et de l’Industrie d’un gouvernement de « gauche » ouvre ainsi une perspective à la bourgeoisie française pour pérenniser ses profits sur le long terme en proposant d’aller toujours plus loin dans la logique patrimoniale. 

POUR UNE NOUVELLE POLITIQUE INDUSTRIELLE

Ce n’est certainement pas ainsi qu’on ira vers un rééquilibre avec l’Allemagne, qui a su garder un socle productif et des capacités d’assemblage, contrairement à la France où les spécialisations effrénées sur les marchés financiers n’ont fait que démanteler la cohérence de l’appareil productif.
Rien n’est prévu pour une cohérence des investissements dans notre pays, pas plus pour la recherche et développement (on attend toujours la publication de l’évaluation du crédit d’impôt recherche) que pour la production.
Rien n’est prévu pour libérer la créativité des salariés en leur ouvrant des droits et des pouvoirs d’agir sur les finalités, les stratégies et la gestion des entreprises. 

Rien n’est prévu pour s’attaquer à la financiarisation des entreprises elles-mêmes, où le Wall Street management casse le travail et les travailleurs, casse les synergies industrielles. 

Rien n’est prévu pour revaloriser les salaires et le paiement des qualifications.
Rien n’est dit sur la corruption et l’évasion fiscale, qui sont les règles de vie de la finance ; seuls les dividendes ont droit de cité. Il faut sans attendre démystifier ce type de discours en montrant la logique de fuite en avant dans la financiarisation et le capitalisme patrimonial. 

On est bien loin des pôles publics à créer dans les filières stratégiques, de l’entreprise, des collectifs de travail en prise dans un territoire, des propositions du PCF pour une autre politique du crédit, d’une maîtrise par les salariés et la population de l’industrie numérique du futur. On est bien loin des axes de construction d’une nouvelle politique industrielle, sociale et écologique. Il nous faut savoir saisir les nombreuses contradictions qui vont apparaître du fait de ces orientations gouvernementales et patronales pour nourrir des luttes alternatives. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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