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RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE : COURT DÉLAI POUR RÉAGIR, HERVÉ LE TREUT

Le problème du changement climatique apparaît souvent comme une inquiétude ancienne, qui revient périodiquement sur le devant de la scène médiatique au travers de conférences internationales vouées à l’échec. En somme, rien de très nouveau. 

Cette perception est malheureusement loin de la réalité que constatent les scientifiques, et la manière dont se pose le problème climatique est désormais très différente de ce qu’elle était il y a vingt ou trente ans, parce que la situation s’est considérablement aggravée.
Les gaz à effet de serre les plus importants sont invisibles et inodores, et ne constituent qu’une petite part de notre atmosphère. Le dioxyde de carbone, CO
2, est le principal des gaz à effet de serre dont l’activité humaine peut modifier la teneur atmosphérique. Il représentait très exactement 0,027 % du volume de l’atmosphère dans les conditions préindustrielles. Il est pourtant responsable de près d’un tiers de l’effet de serre naturel. Sans lui, les températures moyennes seraient 30 % plus froides, de sorte que la planète serait impropre à la vie, du moins telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il y a donc un effet de démultiplication considérable qui fait que ces gaz, même en quantités apparemment petites, peuvent avoir un impact absolument énorme. Depuis les années 1970, on sait qu’un doublement de la concentration atmosphérique en CO2 peut engendrer un réchauffement allant de 2 à 5 °C selon les études. Ces chiffres sont absolument considérables quand on sait que les âges glaciaires d’il y a 20 000 ans, caractérisés par des calottes glaciaires de plusieurs kilomètres d’épaisseur sur l’Europe et l’Amérique du Nord, correspondaient à des températures environ 5 °C plus froides. Nous sommes donc en situation de créer une transition aussi brutale, mais vers le chaud, et en quelques décennies. 

Ce qui a changé depuis vingt ou trente ans, c’est que nos émissions de gaz à effet de serre ont augmenté bien au-delà du niveau critique. Pour le seul CO2 dû à l’usage des combustibles fossiles, nous émettions 1 à 2 milliards de tonnes de carbone par  an dans les années 1950 ; nous en sommes à 10 milliards aujourd’hui. Or ce CO2 reste très longtemps dans l’atmosphère : au bout de cent ans, la moitié de la masse injectée dans l’atmosphère est toujours présente. Cela limite drastiquement les émissions auxquelles nous avons encore « droit » si nous voulons limiter l’augmentation de température en dessous des 2 °C de réchauffement – niveau que tous les pays ont accepté de considérer comme un seuil de danger. Au rythme actuel, ces limites seront atteintes dans seulement une vingtaine d’années. À l’inverse, pour respecter ce seuil, le GIEC (Groupe intergouvernemental d’expert sur le changement climatique) propose un scénario de référence où les émissions de gaz à effet de serre seraient diminuées de 40 à 70 % en 2050, et où l’on atteindrait avant la fin du siècle un « équilibre carbone ». Il s’agirait alors d’aller rechercher dans l’atmosphère tous les gaz que l’on y injecterait encore, par exemple via les échappements des voitures, ce qui suppose des technologies qui ne sont aujourd’hui pas développées à une échelle suffisante. 

L’HUMANITÉ DOIT S’ADAPTER TRÈS VITE

La Conférence de Paris fin 2015, la COP21, va tenter de concilier deux objectifs. D’une part, s’appuyer sur les promesses que font déjà les États pour faire accepter un plan de réduction des émissions qui ait une ambition réelle, même s’il n’est pas d’emblée à l’échelle des exigences citées un peu plus haut. D’autre part, préparer les pays les plus vulnérables, en particulier ceux de la ceinture intertropicale, qui sont aussi les plus pauvres, à s’adapter préventivement aux risques de situations climatiques nouvelles : sécheresses prolongées, canicule, tempêtes, inondations, érosion ou submersions du littoral, fontes des glaciers, modification des faunes,  des flores et de la végétation cultivée... Ces risques ont pendant longtemps été le résultat de prévisions faites par des modèles physiques ou mathématiques : ils apparaissent désormais dans les régions les plus vulnérables comme des faits réels, et tout indique qu’ils vont croître tout au long du siècle.
En termes scientifiques, définir une politique d’adaptation constitue un défi nouveau : anticiper ce qui peut se passer à l’échelle d’une ville, d’une région est très difficile. Cette difficulté ne concerne pas tant le réchauffement, qui sera le lot commun de tous les territoires, mais plutôt la circulation atmosphérique et ses conséquences en termes d’hydrologie. Les modifications du climat seront en partie inévitables, mais aussi imprévisibles dans le détail, et elles doivent être appréhendées comme des risques : en quoi un territoire donné, avec l’ensemble des systèmes écologiques, ou socio-économiques qu’il abrite, est-il climato-dépendant ? 

Les problématiques d’adaptation se posent aussi de manière différente de celles de la réduction des gaz à effet de serre. Comme les gaz à effet de serre restent très longtemps dans l’atmosphère, réduire leurs émissions constitue, nous l’avons dit, une urgence absolue. Mais comme l’effet climatique de ces gaz est différé dans le temps de quelques décennies, en particulier à cause de l’inertie thermique des océans, nous disposons d’une période (limitée) pour débattre des enjeux de développement tels que l’aménagement des zones littorales ou montagnardes, du partage de l’eau, des filières agricoles, de la préservation de la biodiversité naturelle ou du futur des zones urbaines. Ces débats peuvent aussi être des vecteurs de diminution des gaz à effet de serre. Les politiques d’adaptation peuvent ainsi contribuer à mettre en avant le diagnostic scientifique et le débat citoyen dans toutes les problématiques liées au climat, en promouvant une large interdisciplinarité et en permettant une vision partagée beaucoup plus explicite de ce que peuvent être dans le futur les risques climatiques. Cette approche sera inévitablement nécessaire dans la mise en place des Fonds verts destinés à aider les pays victimes des changements climatiques. L’intérêt porté à l’adaptation locale aux changements climatiques a donc aussi une valeur pédagogique importante. L’ampleur des changements qui sont devant nous les rend impossibles à affronter sans l’implication de la société civile tout entière : entreprises et acteurs économiques (nous avons vu la part nécessaire des technologies nouvelles), mais aussi citoyens. La prise de conscience grandissante du grand public face à ces enjeux se heurte cependant souvent à une difficulté : comment se confronter à ces problèmes alors que les décisions se prennent dans les grandes conférences onusiennes ? L’approche régionale est certainement une réponse à ces questions. 

*HERVÉ LE TREUT est climatologue, membre du GIEC, membre de l’Académie des sciences, directeur de l’Institut Pierre-Simon-Laplace – Jussieu. 

 

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